EPT San Remo 2008 - CR de ChessBaby

 

Petit Ours Brun a trouvé son brelan...

J'aimerais commencer mon récit par une petite parenthèse enchantée. Je dois avouer que les derniers jours avant San Remo, je n'ai pas eu beaucoup de temps pour me préparer au tournoi. J'ai passé mon temps à explorer le monde avec ma fille Ludivine. Ce petit être drôle, malicieux et très curieux, adore les livres et peut écouter les aventures du Petit Ours Brun tout au long de la journée, voire même une partie de la nuit ! J'ai bien essayé de la bluffer une fois ou deux, en lui proposant quelques chapitres de Sklansky et Miller, mais elle n'a pas trouvé cela aussi passionnant…Alors j'ai été obligée de me livrer à de petits exercices de style pour expliquer le poker à ma fille:

Petit Ours Brun
A trouvé son brelan

En anglais c'est le set

Qui mérite un value bet.

Ou encore...
Petit Ours Brun
Est fier de sa maman
Qui n'a jamais peur

Même si le board affiche une couleur.

 

San Remo… Ce seul nom évoque les souvenirs de mon enfance, les soirées passées en Moldavie, avec toute la famille réunie devant l'écran, à regarder le "Festival de la musique italienne". Un des rares programmes occidentaux à être retransmis par la télévision soviétique, le Festival de San Remo passait avec brio la censure et faisait rêver toute une nation.

La vie nous réserve parfois de belles surprises. Vingt ans plus tard, le train de Nice m'emmène vers cette ville symbole pour... disputer un tournoi de poker !

C'est donc tout émue que je descends à la gare de San Remo. Je retrouve ma chambre d'hôtel, avec la vue sur la mer à couper le souffle. La petite fille en moi sourit. J'y suis arrivée, enfin !

Le lendemain je retrouve mes coéquipiers accompagnés de Elky , Jaques Zaicik et Eric Koskas autour de la table du déjeuner. Arnaud "FrenchKiss" et Guillaume "johny001" sont assis à la terrasse du café en face du casino et affichent le nouveau logo « sanglant » Winamax sur leurs vêtements, on se croirait dans un remake de Psychose, d'Alfred Hitchcock ! Je trouve qu'il sied parfaitement à presque tous les membres du Team, dont l'image à la table de poker varie légèrement du maniaque au psychopathe puisqu'ils terrorisent tous leurs adversaires.

On se raconte les derniers coups intéressants, on rigole..Mais dans mes pensées je suis déjà dans la salle du tournoi, j'essaye de deviner quels seront mes adversaires et dans mon rêve le plus fou apparaît la table avec huit joueurs italiens. Je sais, je suis une romantique incorrigible..

Songeuse, je ne perds quand même pas mes reflexes de guerrière et je demande à tous les français si un méchant tirage au sort ne nous a pas réservé des places à la même table. Heureusement, il n'y a personne et donc c'est de loin que j'entendrai moumouth prononcer - autant de fois qu'il voudra!- sa phrase magique: "I am all-in !"

Mais voici qu'un peu avant le début du tournoi arrive Antony, qui n'a pas encore retiré son ticket. On se retrouve tous quelques minutes plus tard dans le casino, et je vois Antony tout souriant m'annoncer qu'on pourra le trouver à la table 28, siège 5...Alors que la mienne, c'est table 28, siège 6 ! O douce fortune, merci pour la position au moins.

Le tournoi commence. Je ne connais pas les autres joueurs de ma table et j'essaye de m'adapter aux différents styles de jeu dès le premier niveau. Je gagne quelques coups en ayant la position avec R-D de Carreau, une paire de 8, 9-8 de Pique...Bref, je monte à 12 000 jetons assez facilement.

La table ne me paraît pas difficile du tout et ce n'est que plus tard que Benjo me fera découvrir les noms de mes illustres adversaires, avec plusieurs finales de l'EPT à leur actif. Sans le savoir, je suis à la « Table de la mort », en joyeuse compagnie :

  • Thierry Van Den Berg (finales à Baden et Dublin),
  • Christian Harder (finales aux Bahamas et à Dortmund) ,
  • Marcel Barran ( finale à Londres).

Plus un joueur suédois, trois qualifiés d'internet et un joueur anglais - un authentique gentleman qui passe tous les coups, par politesse probablement !...

 

Almira et Antony Lellouche

...Et Antony mais lui, je ne vous le présente pas...Antony qui commence d'ailleurs à relancer systématiquement avec toutes les mains imaginables. En très peu de temps, il prend le contrôle de la table avec un éventail de mains qui comporte toutes les combinaisons possibles du Texas Holdem. Autant dire que même en ayant la position sur lui, ce n'est facile. Dans toutes nos confrontations ou je relance avec des mains légitimes, Antony me surrelance, et très souvent à tapis. Voici l'historique de nos rencontres :

-Je suis de petite blind, blinds 25 /50. Antony attaque au bouton, j'ai D-8 de cœur, je call, le joueur suédois en Big Blind, call. On voit le flop : pas de Dame, pas de Huit, pas de Cœur... Le Suédois de BB checke , Antony fait un continuation bet, je passe, le Suédois passe. Je dis à Antony que le continuation bet est trop classique pour son style de jeu…et là il me montre sa paire d'As servie.

-Paire de 10, UTG, blinds 50 / 100, je raise à 400, tout le monde passe jusqu'à Thierry Van den Berg qui call au cut-off . Antony, de grosse blind, surrelance à 1400. Je prend le temps pour réfléchir et analyser. Je me demande si Antony a tenté un squeeze avec une de ses mains "bidon" qu'il affectionne. Mais avec mon raise UTG et un call de Van den Berg qui est un joueur assez solide je ne pense pas que ce soit un bluff. Je décide de passer, le joueur hollandais passe aussi en montrant A-R de Pique ! Antony dépité montre encore...une paire d'As. Ouf ! Attendons plutôt qu' il raise avec 7-4 dépareillés...

-Un peu plus tard, j'essaie d'arracher un coup que j'ai raisé au cut-off contre Christian Harder et Marcel Barran, mais je perd pas mal de jetons quand ma mise au turn est check-raisée par Harder. Obligée de jeter mon 6 -7 off-suit car le board affiche D-D-A ! Et moi qui voulais profiter de l'absence d'Antony, parti fumer une cigarette...

-Il revient, relance immédiatement au hijack, j'ai 9-9 servie. Je le surrelance, et il fait tapis sans réfléchir. Il me reste encore un peu plus de 6000 jetons et je ne veux pas engager mon tournoi sur ce qui est au mieux un coin flip. Je passe, et Antony me montre As-Roi.

-Blinds 100/200, Antony raise à 500 UTG. J'ai As-Roi dépareillés, je réfléchis un moment, tant sa relance me paraît louche. Je finis par surrelancer à 1600, tout le monde passe et Antony qui possède un tapis largement supérieur au mien me met à tapis de nouveau. Je le regarde, je repense à tous les coups que je l'ai vu jouer, à tous les bluffs magnifiques qu'il a réussi et qu'il a montré en détruisant petit à petit ses adversaires. Et ce raise 500 en tout début de parole… Je finis par passer en me disant qu'il a les Rois ou les As. Il me montre deux Rois !

Et avec tout cela, il attaque toujours mes blinds. Bref, je me retrouve avec un tapis de 3600 jetons à la fin de ce niveau.

Je relance 600 au bouton avec As-9 dépareillés, le Small Blind passe et Christian Harder me surrelance à tapis. Ce joueur américain, qui s'est fait bluffer par Antony -encore lui- sur un pot assez important, a perdu plusieurs coups de suite et son tapis est légèrement supérieur au mien. Je me dis que malgré toute son expérience des tournois, il se retrouve tout simplement en tilt depuis le coup perdu contre Antony et qu'il est assez probable que je ne sois pas dominée avec mon As-9. Je décide de payer !

Il soupire quand j'annonce le call et montre 3-3.

D-10-9 rainbow au flop, et mon adversaire n'améliore pas sa main ni au turn, ni à la rivière. Ouf !

Plus tard je gagne un coup quand ma paire de 7, au Big Blind, se convertit au brelan au flop. Un coup joué bizarrement pré-flop d'ailleurs. Les blinds sont 150/300 et un joueur assez solide raise 800 en milieu de position, Thierry Van den Berg call juste après et tout le monde passe jusqu'à moi. Je n'ai pas vraiment envie de jouer ce coup hors position contre les deux serrures de la table. Même si au départ je voulais faire tapis contre le premier joueur, le call du joueur hollandais m'a un peu refroidie. Je call finalement en décidant d'abandonner le coup si je ne touche pas de brelan. Et là, miracle. Le 7 magique fait son entrée en scène avec deux autres auteurs-compositeurs, un 6 et un 3. Je checke, le relanceur initial checke, et Van den Berg mise 1400... Je le raise à la hauteur de mon tapis qui a un peu rétréci depuis mon coin-flip gagné, 4000 en tout. Le joueur anglais passe, Van den Berg demande juste combien à rajouter et paye sans réfléchir. Il monte J-J…Je ne m'attendais pas du tout à cela et je me pose encore des questions sur son call pré-flop. Mais bon, je gagne le coup et je sors de la zone rouge pour le moment. On joue le dernier niveau avant le break, je gagne encore un petit coup et c'est la pause dîner, pendant laquelle j'espère secrètement que la table va casser...

Mes vœux sont exaucés et je me retrouve à une table pas très difficile avec quatre( !) joueurs italiens, une calling station et le runner-up du tournoi de Deauville, l'Américain Carl Olson à ma gauche.

 

Almira et Carl Olson

Je commence le 7ème niveau avec un tapis de 9 500 et en deux heures je réussis à le monter à 28 000. Je suis assez contente de ma lecture des mains, car j'évite quelques pièges sur des brelans adverses, je rentabilise deux fois les miens et également je place un squeeze avec 10-9 de Cœur. J'attaque régulièrement les blinds, sous l'œil attentif d'Eric Koskas qui, lui, joue à la table d'à coté et me fait remarquer que je ne suis pas obligée de voler les blinds à chaque fois !

J'ai abordé le tournoi en me fixant l'objectif de passer tout simplement le premier jour, et d'habitude dans tous les EPT le premier jour s'arrête à la fin du 8ème niveau. La journée devrait donc être terminée mais, à San Remo, les organisateurs ont accepté 260 joueurs de plus que prévu et un 9ème niveau a été ajouté au programme. Ma table préférée casse, et je suis déplacée à une table où il va me falloir jouer le dernier niveau contre des tapis assez importants. On n'échappe pas à son destin.

Je ne vois pas grand-chose, et me retrouve avec un tapis de 22500, un peu en-dessous de la moyenne. Les blinds sont maintenant 400/800, ante 100. Je suis au cut-off et je découvre Roi-Valet de Carreau. Tout le monde passe et je relance à 2500. Le bouton passe, le Small Blind passe et le joueur assez serré en Big Blind ,call.

Flop : A de Carreau, 8 de Carreau, 10 de cœur

Mon adversaire checke. J'ai trouvé mon flop, tirage couleur max et tirage ventrale de quinte, j'attaque à la hauteur de 4500...Le joueur en face me check-raise à 10000 !

 Il me reste 15500 jetons. Mon adversaire ne m'ayant pas surrelancée pré-flop, je ne pense pas qu'il ait une paire convertie en brelan. Donc probablement il a un As avec un mauvais kicker et le montant de son mini-raise m'indique qu'il va me payer mon tapis si j'envoie all-in.

Je décide de just call afin de simuler les deux paires ou un As bien meilleur que le sien.

Le turn est un 4 de Coeur et mon adversaire checke. Je n'ai rien touché et de -presque- 50%, mes chances de gagner ce coup sont passées à 25%. Mais le check de mon adversaire m'a montré qu'il n'est pas du tout sûr de sa main. J'envoie mon tapis, les derniers 10 000 jetons. Et le temps s'arrête..

Je reste complètement immobile face à mon adversaire qui prend beaucoup de temps pour analyser la situation et finit par annoncer qu'il PAYE. Il montre A-5 de Pique et rien ne vient pour moi à la River. Dans ma tête s'affiche THE END. Sans musique. Ni même la comptine du Petit Ours Brun que je chante à ma fille...

Et voilà ! Au plaisir de vous revoir à Las Vegas.

 

ChessBaby