Compte rendu de ChessBaby

EPT Copenhague : To be or not to be

Aussi étonnant que cela puisse paraître, durant toute ma carrière professionnelle je n'ai jamais visité le Royaume du Danemark. On n’y organise que très peu de tournois d'Echecs,et il est très probable que la passion des vikings danois pour le Texas Hold'em ne laisse au jeu des 64 cases que peu d’espoir d’être admiré par le grand public.

Le pays de Hans Christian Andersen, Soren Kierkegaard et Lars von Trier (se sont les trois "Grand Danois" dont les noms me sont venus à l'esprit spontanément quand j'étais en train de préparer mon voyage) a découvert son magicien des temps modernes, un autre "Great Dane" Gus Hansen. La personnalité de ce joueur de poker, ses coups plein d'artifices, son audace ont permis au poker de jouir d'une popularité immense et ont inspiré toute une génération de nouveaux joueurs qui ne cesse de croître. Et nous voilà, prêts à les affronter lors de l'EPT à Copenhague. Enfin, nous ne sommes pas si nombreux : Nicolas, Arnaud et moi. Le reste de l'équipe à probablement jugé plus prudent de ne pas affronter quelques 400 vikings prêts à en découdre.

Arrivée vers la fin du jour 1A et à peine posées mes valises à l'hôtel, je cours au casino. Trop impatiente de découvrir la salle et l'ambiance de mon premier grand tournoi de poker. Dans une discipline où d'autres éléments que la seule compréhension et la force de votre jeu peuvent influencer le résultat final, je ne veux rien laisser au hasard. A part la distribution des cartes bien sûr… Le fameux Benjo, qui couvre le tournoi sur place me guide dans ma visite et me donne les dernières nouvelles des joueurs français en lice.

La salle du tournoi


Je me balade dans la salle de tournoi, observe les joueurs, regarde quelques coups joués par les plus grands : Gus Hansen, Daniel Negreanu, Annette Obrestad...Je me retrouve nez à nez avec Sune Berg Hansen, le triple champion danois d'Echecs. Qui m'explique qu'il joue de plus en plus au poker et que récemment avec quelques amis ils ont crée le "Poker office". Oui, ils louent un bureau où ils se retrouvent tous les jours pour jouer au poker online. Et cela marche tellement bien qu'ils commencent à investir dans les grands tournoi du circuit européen et mondial. Le joueur qui fait les meilleurs résultats dans le mois est choisi pour représenter le Pokeroffice sur la scène internationale. Voilà pour la petite anecdote.

Il est temps de retrouver les deux gladiateurs de l'équipe pour le dîner. Régis se joint à nous et nous passons la soirée à discuter de …poker bien évidemment. Quelques analyses de mains et un millier de conseils précieux plus tard je m'endors en calculant les cotes implicites d'un coup que je jouerai en finale du tournoi quatre jours plus tard…
 

Il est tout à fait possible que le celèbre prince du Danemark fût un joueur de poker expérimenté, car au moment où les mots magiques « Shuffle up and deal » sont prononcés, je saisis finalement toute la profondeur de ses paroles …

Être, ou ne pas être, telle est la question.
Y a-t-il plus de noblesse d'âme à subir
La fronde et les flèches de la fortune outrageante,
Ou bien à s'armer contre une mer de douleurs
Et à l'arrêter par une révolte ?

Il faut être agressive!!! Se rebeller, ne pas être prévisible, changer de vitesses, essayer de bluffer dans la mésure du raisonable .. Merci, Hamlet!

Je m'asseois à la table très curieuse de découvrir mes adversaires. Comme on va passer un bout de chemin ensemble, je vous les présente dans mes petits croquis ci-dessous:


 

  1. Katja Thater, membre de l'équipe pro de Pokerstars. Sacrée meilleure féminine de l'année aux derniers European Poker Awards. Possède un bracelet du WSOP. Surnomée par ses pairs "Bubble Girl"
  2. Un joueur serré, très prèvisible, portant un masque noir, ce que l'on appelle discrètement aujourd'hui « des lunettes de soleil ». Ses mains tremblent à chaque fois qu'il mise. Autant dire qu' il est rarement suivi dans ses relances. Katja Thater en a fera les frais, perdant un tiers de son tapis : KK montré chez le monsieur
  3. Soren Kongsgaard, champion du Danemark en titre. Il a réçu le trophée de la Révélation de l'année aux European Poker Awards et a ,entre autres, terminé 3ème au tournoi final de l'European Poker Tour à Monte-Carlo l'année dernière, que dire de plus? Je dois être prête à l'assaut régulier de mes blinds !
  4. Christiano Blanco, le joueur italien qui a fini 2ème à l'EPT de Dortmund en 2007. J'observe son jeu et je remarque qu'il entre dans beaucoup de coups. Montre souvent des signes d'impatience.
  5. Moi ! Avec toute la légerté et l'insouciance d'une apprentie pro :)
  6. Le joueur suédois Johannes Korsar . 5ème au derniers WSOP Europe. Représente parfaitement les joueurs scandinaves comme je les imagine:  très technique, agressif, essayant souvent de gagner les coups avant le flop en faisant un raise approprié dès qu'il sent de la faiblesse chez ses adversaires.
  7. Un jeune joueur scandinave non-identifié, copie-conforme du précédent mais un poil plus solide.
  8. Un monsieur sans âge affichant un jeu très solide et assez stéréotypé.
  9. Stewart Rutter. Jeune joueur anglais agressif qui a fait pas mal de bons résultats récemment. Découvert par le public français à l'ACF lors du tournoi à 5000 euros au mois de décembre où il a fini à la 5ème place. (Je précise que ces informations m'étaient complètement inconnues sir me moment, lors de mes coups contre lui, mais sa façon de jouer m'a plu et j'ai retrouvé ses résultats sur le net )
  10. Un joueur hongrois ( quelques échanges sur son téléphone m'ont permis d'indentifier son pays d'origine). Joue assez serré. Dès le début du tournoi, commence à lire un ouvrage dont l'importance me laisse envisager qu'il s'adonne à la tâche de remettre à plat la théorie de la relativité dans les plus brefs délais.

Passons maintenant en revue les mains jouées à ma table.... Je dois avouer que je n'ai visionné la vidéo de Michel Abecassis à Barcelone qu'au retour de Copenhague et je ne me suis donc pas affublée à temps d'un "petit carnet" pour noter tous mes coups. Pendant deux jours j'ai dû me promener dans le labirynthe de ma mémoire pour retrouver ces informations précieuses et reconstituer les coups, parfois même me levant la nuit pour les noter. Mais bon, pour l'EPT de Varsovie la solution de Michel est bien plus simple et surtout très pratique !


Les mains du tournoi.

Premier niveau, blinds 25-50.

Je ne joue aucun coup durant le premier tour de table, je n'ai pas grand chose dans les mains et j'en profite pour enregistrer les mises et le déroulement des coups de mes adversaires. Rien de très extravagant : des raises classiques 3BB, l'attaque des blinds depuis le cut-off ou le bouton. Continuation bet dans le cas où la grosse blind a pris la décision de se défendre. Dans la majorité des cas les coups ne vont pas plus loin que le flop, et le plus souvent même, le raise pre-flop entraîne un fold général.

Je m'essaye à cet exercice en raisant 3BB en milieu de position avec Kh Qh Tout le monde passe sauf la petite blind, qui a mis son livre de coté et me suit . Le flop Ad 7c Js, je n'ai pas grand chose pour l'instant mais je représente l'As et je fait le continuation bet de 300. Mon adversaire me regarde quelques instants et jette sa main.

Pareil avec 10s 9s au cut-off, je raise 3BB et tout le monde passe.

J'ai Js 7s et je décide de défendre ma grosse blind , alors que tous les autres ont passé sur une relance à 150 du joueur hongrois . Flop Jh 8h 2s , je pense qu'il fera probablement le continuation bet et je décide d'opter pour le check-raise. Comme prévu il bet 300 et je raise à 600. Il semble surpris, regarde ses cartes, et il est probable qu'il a quelque chose comme AQ ou AK.

Il décide de me payer, le turn amène le 6d, je bet 1 000 et il passe.

La donne change un peu après la main suivante:

Soren Kongsgaard relance de 3BB deuxième de parole et est payé par Christiano Blanco, assis à sa gauche. Les autres foldent et on découvre le flop

Kd Qh 2c. Konsgaard fait le continuation bet de 350 et le joueur Italien paye sans réfléchir. Le pot est de 1075. Le turn arrive : 4c. A priori cela ne change pas grande chose pour les deux joueurs et Soren  continue d'attaquer avec une mise de 550. Il  est payé encore une fois. River : 9h. Une carte assez dangeureuse si on considère que probablement le joueur italien est à tirage, il n'a jamais relancé Konsgaard et aurait pu toucher sa quinte. Le joueur danois hésite un peu avant de miser 1 000 et cette fois Blanco le relance à 3 000. Soren regarde Christiano et lui  dit : "As-tu vraiment touché?"... Et après une courte réflexion, il jette sa main en disant : "Jack-Ten is good…"

Je vois que le champion danois est un peu destabilisé par cette main. Probablement qu’après l'élimination de Gus Hansen il se dit qu'il porte tous les espoirs des fans danois sur ses larges épaules et veut absolument être digne de cet honneur.

Survient le coup suivant. Le joueur avec les lunettes passe, Soren limp 2ème de parole, le joueur italien passe, c'est à moi, j'ai Ks Qs, et je me demande si Soren est capable de slow player une grosse paire vu la tendance générale de la table, car son call me paraît un peu suspect. Je décide finalement de rentrer dans le coup en callant...Tous passent jusqu'au bouton qui paye, la petite blind complète et Katja Thater check sa grosse blind. 5 joueurs dans le coup, c'est un record absolu!

Le flop 8s 3d 9s, qui est plutôt pas mal pour moi. La petite blind mise 350, payé instantement par Katja Thater. Soren fold (cette fois il n'avait pas grande chose) et je paye les 350 pensant qu'il est probable que la petite blind a touché la top pair et que Katja pouvait être à tirage également. Reste à savoir si c'est le tirage quinte avec une main comme J-10, un tirage couleur, ou pourquoi pas les deux en même temps avec Js10s. Le bouton passe.

Le turn : 2s. J'ai touché ma couleur au roi et les deux joueurs checkent. Je mise 700 , le joueur hongrois passe et Katja Thater paye. Le river 7h J'ai décidé de miser 1 000. D'un coté c'est un value bet sur ma couleur au cas où elle aurait touché sa quinte ou aurait une couleur inférieure; de l'autre c'est un peu un blocking bet si Katja s'est embusquée avec une couleur max, par exemple As 3s: si je suis relancée d'un montant important, je peux envisager de passer. La joueuse allemande paye ma mise, je montre ma main et elle muck la sienne.

Non seulement j'ai gagné un joli pot, mais en plus j'ai montré une belle main, contribuant au mythe de l'image serrée des femmes au  poker. Cela va permettre de voler quelques coups plus tard.


Deuxième niveau, les blinds passent à 50/100.

Pas grand chose à raconter sur mon jeu, je gagne quelques coups, sans jouer de flop, en attaquantau bouton et au cut-off, quelquefois au hijack (juste avant le cut-off).

Les autres joueurs  commencent à s'impliquer un peu plus dans les coups, Katja Thater perd pas mal de jetons dans un coup contre le monsieur à sa gauche, qui montre une paire de rois servie. Soren attaque de temps à autre avec une mise standard de 275, mais ne touchant jamais grand-chose au flop, il est souvent contraint d'abandonner le coup, surtout quand il se retrouve hors position. Son tapis diminue petit à petit.

Stewart Rutter se reveille de temps en temps, relançant à 375 ou à 425 en tout début de parole. Généralement tout le monde folde et il envoie tout de suite un sms.

Quand un ou deux joueurs décident de limper en début de parole, les deux joueurs scandinaves, chacun leur tour, décèlent très bien la faiblesse chez les autres joueurs et relancent à 4 à 5 BB . Tout cela en s'arrangeant pour ne jamais montrer leurs cartes, même si le coup va plus loin.

On passe au troisième niveau, blinds 75/150.

Katja Thater, qui se retrouve avec un peu plus que la moitié de son tapis initial (probablement 5 400 jetons) relance à 400 UTG.Tout le monde passe jusqu'au monsieur assis à la place 8, qui a joué très peu de mains jusqu'à ce stade du tournoi Il refléchit et rentre dans le coup. Les blinds passent.

Flop K J 9 rainbow. Katja mise 1 000. Elle est payée. Le turn est un 6 qui complète la palette de couleurs et ne change rien au tableau. Katja mise presque tout son tapis en gardant un jeton de 100 comme si elle voulait protéger ses cartes.Le joueur en face d'elle hésite pendant un bout de temps et finit par payer cette mise.

Le river amène une doublette du roi, Katja check, le joueur mise les 100, elle paye et retourne A-A...

Mais son adversaire montre K Q et la joueuse pro de l'équipe Pokerstars n'arrive pas à en croire ses yeux. Elle quitte la table en maugréant une question rhétorique sur le nombre d' outs de son adversaire.

Quant à moi, je relance à 450 UTG avec une paire de rois servie et tout le monde  passe. C'est  ma seule grosse main du tournoi et elle ne me  rapporte pas grand-chose. Temoin de la scène précédente, je suis quand même assez contente de gagner les blinds tout court !

Toujours fidèle à ma stratégie j'ouvre le pot à 425 depuis le  "hijack seat" avec 9d 7d. Le cut-off passe, le bouton passe, Stewart Rutter paye le raise en petite blind et la grosse blind passe. En voyant Rutter payer mon raise je me dit que, s'il avait une main légitime, il m'aurait relancé;  il est donc  plus probable qu'il me paye parce qu'il en a marre de se faire voler ses blinds, et envisage probablement de me "floater". Si le flop et le turn n'affiche pas de grosses cartes et s'il me voit freiner sur mes mises, il va sûrement tenter d'arracher le coup en bluff.

Je découvre un flop plutôt cool:  Jc 9c 7h. Rutter check, je mise 700 et il paye. "The man has a plan!" Turn 2s. Je suis très tentée de checker pour provoquer le joueur anglais mais au dernier moment je suis prise d'un doute sur un éventuel tirage couleur et je ne veux surtout pas lui donner une carte gratuite. Finalement je mise 1 500 et il  passe assez rapidement.

Au passage, je jette un coup d'oeil sur le grand tableau affichant tous les details du tournoi pour voir quel est le tapis moyen. 11 500 et moi, j'ai plus de 14 000 devant moi. Je ne m'en sors pas si mal!


Quatrième niveau, blinds 100/200.

Les choses commencent à se compliquer un peu. Je suis au hijack, j'ai 7-6 off suit, je raise à 625 et suis reraisé par Johannes Korsar au cut-off à 1 400. Il a déjà fait le coup quelques tours auparavant mais l'autre fois j'étais au bouton et il supposait que je volais les blinds.Cette fois soit il a une vraie main soit il a bien lu que je n'en ai pas une. Les autres joueurs passent et je passe également.

Un tour plus tard j'ai A 10, de nouveau au hijack, et je raise à 550 pour varier un peu. Le cut-off passe et le 2ème joueur scandinave reraise à 1 500. Il n'a pas joué un nombre fou de coups, a pris pas mal de jetons au joueur italien et je suis obligée de le mettre sur une grosse main. La petite blind passe et là Stewart Rutter relance à 4 500. Il faut mentionner que nous avons tous à peu près la même profondeur du tapis autour de 14 000.

Hier, avant le tournoi, nous avons beaucoup discuté avec Nicolas et Arnaud sur la façon dont les joueurs professionnels abordent le tournoi, et sur quelques techniques qu'ils emploient assez souvent, dont  le "squeeze" fait partie (dans le cas ou il y a un raise et un call, le "squeeze" consiste à relancer à son tour et souvent le joueur qui a relancé en premier passe car il se retrouve" squeezé" entre le deux joueurs, le cas ou il paye se limite souvent à la paire d'As, et le deuxième joueur passe car il a montré la faiblesse de sa main en callant le raise). Annette Obrestad utilise à merveille ce geste technique.

Je me souviens de notre conversation et, quelque part, le comportement de Rutter m'indique qu'il essaye de voler tout simplement le pot. Mon A 10 off suit est probablement la meilleure de nos deux mains, mais avec le joueur scandinave derrière qui a lui-même sur-relancé ma mise,  je ne peux que folder....Le Scandinave prend le temps de la réflexion,  scrute le joueur anglais pendant un bon moment mais finit par folder sa main. Sur quoi, Rutter montre ses cartes avec un air malicieux et triomphal : 8-4 off suit…. Chapeau! Il a probablement fait passer une paire de Valets ou une paire de Dames et ce n'est pas par hasard que ce joueur anglais est surnomé dans le monde du poker " The Nutter" (le fou).

Le coups suivant Soren Konsgaard se fait éliminer par Johannes Korsar:  Soren  fait tapis 1 600 au cut-off, le bouton passe, je passe en petite blind et le joueur suédois qui se trouve en grosse blind réflechit un peu et le paye en retournant A 5 off suit. Soren montre sa paire de 9, mais perd le coup quand son adversaire touche une quinte backdoor. Exit l'un des meilleurs joueurs de la table !

Ensuite vient un coup de bataille de blinds entre Christiano Blanco et moi - c'est d'ailleurs assez étonnant de voir tout le monde passer jusqu'aux blinds. Le joueur italien a perdu pas mal de coups et se retrouve avec un tapis autour de 6 300. Il est en petite blind et relance à 600. J'ai As 9 offsuit, pas si mal en tête-à-tête. En plus, j'ai l'impression que le joueur italien est en train de voler ma blind et qu'il ne veut surtout pas être payé.

Je le relance à 1 500, et à ma surprise il call. Flop A 2 6 rainbow. Il check, je mise 1 000 et il fait le miniraise 2 000. Est-ce qu'il a un As avec le meilleur kicker? Ou il bluffe et c'est ce qu'il veut me faire croire.

Je paye, j'ai 3 fois plus de jetons et de toute façon je paierai son tapis. Le turn est un autre As, et Christiano continue dans son bluff en misant 1 000 ( on est jamais sûr au poker, mais là, quand même :) . Je décide de payer, lui laissant l'option de faire all-in à la rivière. Le river amène un 8, et finalement il check. Je mise 2 000. Je vois qu'il a du mal à lâcher sa main, il regarde les jetons qu'il lui reste et respire tellement fort que je commence à regarder s'il y a des medecins dans les environs. Il finit par passer...

Le tour suivant je suis au cut-off, j'ai Ad 8d et j'ouvre le pot avec un bet de 600.

Encore une fois je suis relancé à 1 700 par le Suédois. Les blinds passent et c'est à moi. Cette fois c'est assez ! Je ne peux plus folder, car ils vont me revenir dessus à chaque fois. J'envisage le reraise mais dans ce cas je dois mettre en péril une grande partie de mon tapis. J' opte donc pour le call. Flop 8h 7d 6c, qui m'arrange plutôt bien... Je check, mon adversaire mise 2 200, à peu près  deux-tiers du pot, une mise un peu trop académique sur ce flop qui peut être très dangereux pour lui dans le cas où je suis rentrée dans le coup avec des petits connecteurs. Je paye sa mise sachant que si le turn n'apporte pas de grosses cartes mon adversaire va probablement freiner dans son attaque. Le turn est un 3h je check et comme prevu mon adversaire check.

Le river est un 6d, on check tous les deux et mon A 8 remporte le coup. Mon tapis est de 21 600 et le tapis moyen est de 13 000.

Peu de temps après ma table casse, je me retrouve avec de parfaits inconnus qui ont pas mal de jetons. Je passe à tous les coups, et 15 minutes plus tard commence le dinner break.

Je prends des nouvelles de Nicolas et d'Arnaud, on  discute un peu des mains jouées, et c'est reparti !...

Cinquième niveau, blinds 150/300.

Il n'est pas facile de raconter sa propre descente aux enfers. Contrairement à Dante qui maîtrisait la création de son oeuvre et était sûr de retrouver le paradis lumineux, le joueur de poker est accompagné sur son chemin par deux chimères silencieuses : le hasard et l'incertitude, et cela jusqu'à son dernier jeton.

Je n'ai absolument rien pendant tout le 5ème niveau, et je ne peux même pas me permettre quelques artifices avec des mains très médiocres, car juste à ma gauche j'ai trois joueurs avec des petits tapis et je peux être relancé à leur hauteur à tout moment. Je défends quelques fois mes blinds, mais le flop contient invariablement un As ou un Roi. Mes adversaires font le continuation bet classique, je fais preuve de patience et je passe;  ils montrent leurs cartes As Roi, As Dame, et autres jolis portraits comme on peut en admirer au musée d'Orsay...

Cela dit, je peux encore plus ou moins me permettre d'attendre, et sans que je remporte une seule main pendant une heure on arrive au sixième niveau du tournoi. Les joueurs à la table, qui s'engagent dans les coups avec des mises énormes, ont réduit l'éventail de mes mains au strict minimum.

Sixième niveau, blindes 150/300, ante 25

Mon tapis est descendu aux environs de 18 000, c'est toujours plus que le tapis moyen, mais je commence à douter. Faut-il passer encore et attendre? Ou il faut rompre ce cercle vicieux à tout prix?

Et là, chose rare, tout le monde passe juqu'au cut-off, je regarde mes cartes et je constate que j'ai été servie d'un Jh 9h. Une bombe pour qui n'a pas vu deux cartes qui se ressemblent depuis des lustres !

Je prends mon temps et je relance à 900. Le bouton passe, et je suis payé par les deux (!) blinds.

Flop: 8d Js 7d et les blinds checkent. Il faut préciser que le joueur à la petite blind possède un tapis supérieur au mien et que le joueur en  grosse blind a à sa disposition 5 200 jetons.

J'ai la top paire, tirage ventral de quinte, mais les deux carreaux au flop m'obligent à faire une mise importante. Je décide de miser 3 000, un tout petit moins que le pot. La petite blind passe et la grosse blind fait tapis. Le check-raise n'est jamais un bon signe, mais je suis obligée de payer de toute façon.

Mon adversaire montre Ad Jd en me demandant si j'ai une overpaire ( je vous ai parlé de mon image à cette table quelques lignes plus haut, non? ). 

J'aurais tant aimé l'avoir. Le turn est Qc, et la river scelle mon sort. Je ne me souviens même pas de la carte.

Nicolas et Michel, avec qui je ferai une analyse post-mortem , pensent tous les deux que la mise de 3 000 n'était pas appropriée et que 1700 auraient suffi. Cela n'aurait rien changé au coup par rapport au petit tapis, mais cela me laissait un chance de passer si j'étais relancée d'une somme importante par le plus gros tapis.

Ebranlée dans ma confiance, je me pose l'objectif d'essayer de gagner... au moins un coup à cette table.

Un tour plus tard je me retrouve tout au début de parole et j'ai 10-10 servis. J'opte pour une relance plus importante que d'habitude, car il y a beaucoup de joueurs après moi et ils ont tendance à rentrer nombreux dans le coup (pendant un moment j'ai dû me convaincre que, non, je ne suis pas à l'ACF en train de jouer le cash game à 50 euros !). Raise 1 300. Oui, je veux gagner ce coup, quitte à tous les faire passer ! Et tous passent... sauf un, qui me suit. Le Monsieur qui aime les grosses cartes et qui en a d'ailleurs souvent.

Flop Q J 9 rainbow, je check et il mise 1 500. J' envisage un moment de faire tapis pour me débarasser du problème au turn, mais je me retiens, car je suis sûre qu'il va me payer avec une Dame. Donc Je paye simplement.  Le turn est un 5 qui ne change rien, je check, et il continue à miser 2 500. Le pot est de 8 775.

Mon adversaire a un tapis largement supérieur au mien et dans le cas ou je touche ma quinte il est probable que je puisse doubler mon tapis. Je décide de payer. Le river amène une doublette du 9, je check et mon adversaire check.

Je montre ma paire de dix et il gagne le coup avec KQ off suit.

Dans ma "Divine Comedie",  je jouerai mon dernier coup avec Ah 9h juste avant la fin du niveau....

Il me reste 5 400 jetons et je décide de relancer à 1 000, je  ne suis pas très bien placée, et je suis suivie par le joueur solide juste à ma gauche (qui a éffectué une martingale incroyable depuis qu'il a gagné un coup à tapis avec 9 3 de Coeur contre A-Q) et par la grosse blind. Flop Qh 4h 8d, je trouve mon tirage couleur, difficile d'espérer mieux. La grosse blind mise 2 000, je fais tapis derrière et le joueur à ma gauche réfléchit et relance à 12 000. Ce n'est pas si mal, car il évince la grosse blind du coup et on se retrouve en tête-à-tête, mais à l'évidence il a la top paire. Il retourne son Ac Qc.

Le turn et la river n'apportent pas d'amélioration à ma main. C'est fini.

Le lendemain, je n'ai pas pu me débarrasser d'un sentiment étrange qui m'envahissait quand je savais que le tournoi continuait et qu'au moment- même où je me promenais dans la vielle ville de Copenhague, les autres joueurs poursuivaient leur quête. Sans moi !

Mais la vie continue. Je suis restée tout l'après-midi à la "Ny Carslberg Glyptotek", un magnifique musée qui abrite une collection importante d'art antique. Et, au fil des galeries, j'ai passé pas mal de temps avec quelques divinités, à négocier sur le sort de mes futurs tirages ! :)

Vivement l'EPT de Varsovie!

Almira Skripchenko «ChessBaby»